Le 28 mai 2026
Durant les 2 derniers jours j’ai participé au DevSummit organisé par Decathlon & Adeo.
Je n’ai pu assister qu’à un fragment de toutes les présentations qui s’y sont tenues.
Ce qui m’a le plus frappé est le contraste saisissant entre certains messages transmis et “vision” présentées, comme si j’avais navigué entre plusieurs “réalités” en l’espace de quelques heures seulement. Un peu comme dans une pièce de théâtre du XVIIème siècle, où la règle des 3 unités contraste fortement avec le condensé d’actions et de retournements improbables – sinon abracadabrantesques – qui s’y déroulent.
Mercredi 15h20: à cause d’un “problème technique” à la régie, cela fait déjà 20 minutes que nous attendons le début de la présentations dans la pénombre du grand amphithéâtre dans lequel se sont amassées plusieurs centaines de personnes, trop nombreuses pour les compter précisément. Spots lumineux, pancartes aux couleurs vives et musiques entraînantes saturent nos sens et permettent à notre esprit de ne pas sombrer dans un désoeuvrement et ennui Pascalien. Nous n’avons même pas besoin de sortir nos téléphones pour nous “divertir”, il n’y a qu’à nous laisser absorber, presque hypnotiser. L’intervenante travaille pour une entreprise de commerce de vêtements en ligne. C’est très probablement une personne importante et haut placée dans son entreprise (diplôme de commerce et/ou MBA en poche ?). Elle est sans doute venue de loin et doit avoir un emploi du temps chargé: il ne faut pas perdre une miette de ce qui sera dit. Sa tenue est impeccable. Quand le “show” commence enfin, images et vidéo d’une perfection surréaliste s’enchaînent et s’entremêlent sur fond d’un discours bien rôdé et presque futuriste: “virtual try-on” pour faire l’expérience de pensée d’un essayage, animation de photos par IA, changement de l’arrière plan des photos, modèles 3D des produits (scannés ou générés par IA ? je ne sais plus…), substitution des mannequins et shootings photos par des IA génératives, etc… Les projets de rêve pour un Data Scientist comme moi (enfin je crois ?). Outre le terme “IA”, un autre leitmotiv sert de fil conducteur à la présentation: capter l’attention, et en priorité celle de la “Gen Z”. Un seul cas d’usage s’éloigne de cet objectif: l’estimation automatique des taillants de vêtements par simple prise de photo pour éviter les retours. Hormis cette parenthèse d’à peine une minute, le reste semble avoir vocation à aspirer toute l’attention possible des jeunes adultes et adolescents actuels: un “simple” site web, même bien fait, ne suffit apparemment plus. Alors il faut innonder les réseaux sociaux de contenu générés par IA (objectif visiblement atteint pour l’entreprise), verrouiller les cerveaux, s’assurer qu’ils ne regardent pas ailleurs. Et il faut aller vite, très vite: plusieurs semaines de repérage des lieux et de shootings photos avec les modèles c’est bien trop long, désormais tout peut se faire dans des bureaux et data centers en quelques heures Voilà notre impatience perpétuelle enfin rassasiée! Je sors un peu décontenancé, mes enfants ont beau être de la “Gen Alpha”, je ne suis pas bien sûr d’être en phase avec ce qu’on leur réserve…
Jeudi 14h: c’est moi qui suis en retard cette fois-ci. Je me trompe d’abord de salle et finit par trouver la bonne. Il s’agit d’une toute petite salle, délimitée sur 2 côtés par des murs, sur un autre par une baie vitrée, et sur le dernier côté par un simple rideau. La salle et lumineuse, le soleil y pénètre par un puit de lumière au plafond. Il y a peu de places (peut-être 50 en se tassant bien sur les banquettes du fond ?) mais elles sont quasiment toutes prises. Deux intervenants ont déjà commencé à parler. Diapositives épurées, habits décontractés, ton de voix calme et sans emphase, avec cette touche de sincérité caractéristique des récits comptant des expériences plus ou moins éprouvantes que l’on a vécues. Je remarque immédiatement qu’un des intervenants a un comportement atypique, parlant parfois en direction du mur pour s’adresser à l’auditoire, pris de spasmes et faisant des gestes visiblement incontrôlés pendant que son collègue parle. Il s’agit en réalité d’un manager (JB) accompagné d’un membre de son équipe (H) atteint de syndrome autistique. Ils sont venus raconter l’histoire de leur rencontre, et la collaboration professionnelle qu’ils ont réussi à mettre en place depuis plusieurs années. Leur première rencontre se fait en visio, caméra éteinte, H ne parle pas: si je comprends bien, une personne tierce parle à sa place pour combler le vide. H est finalement recruté comme “Quality Analyst” externe et JB et H commencent alors à apprendre à collaborer et intéragir ensemble. Ils mettent en place des stratagèmes pour faciliter le travail de H: casque anti-bruit et zones de concentration pour contrebalancer l’hypersensibilité auditive et visuelle de H, horaires décalés pour éviter le stress des heures de pointe dans les transports, dialogue et patience pour apprendre à se connaître et se faire confiance, etc. Soudain je décroche de la présentation: je réalise que tout ce dont ils parlent aurait le même effet positif sur n’importe qui: moins d’angoisse et de stress, moins de sollicitations sensorielles, plus de concentration et de profondeur, plus de dialogue, et surtout de la patience et du temps. Une fois cette prise de conscience faite, je sors peu à peu de mes pensées et me concentre à nouveau sur la présentation. JB explique ce qui a changé chez lui: il est apparemment beaucoup plus patient de l’aveu même de sa propre épouse, et a pris conscience qu’il faut donner du temps aux choses (habituellement j’étais plutôt habitué à entendre “focus delivery, delivery, delivery” ou encore “done is better than perfect”, bref, toutes sortes de périphrases pour nous dire qu’il faut aller plus vite quitte à faire mal). JB avoue aussi avoir exclu certaines questions lors des entretiens d’embauches telles que “où vous voyez vous dans 5 ans ?” après qu’H lui eut avoué être incapable de répondre à ce type de question qu’il qualifie “d’abstraite”. En y réfléchissant, je ne crois pas que ce type de question soit “abstraite”, je pense qu’H ne peux pas y répondre car au fond elles sont tout simplement absurdes. Ceux qui y répondent font donc probablement semblant ou alors inventent quelque chose. Sauf à faire preuve d’un arrivisme ridicule et démesuré, quel sens philosophique peut-on attribuer à ce genre de question ? De manière plus pragmatique, dans un contexte marqué par le retour des guerres et des épidémies, pourquoi donc poser ce type question ? JB conclut en félicitant H pour sa rigueur et son souci des détails dans son travail (apparemment inégalé). Il le remercie également d’avoir fait la présentation avec lui: en comparant au déroulé de leur premier entretien, cela semble effectivement une prouesse.
Un même lieu, un même temps, un même évènement… et pourtant deux tableaux anthithétiques: d’un côté la vitesse, la captation de l’attention et le verrouillage des cerveaux, de l’autre le temps, la réduction des signaux “parasites” et le déblocage ou plutôt la libération des cerveaux.
